Jacques RHÉAUME : Identité et encyclopédie portative

Interview  – Mars 2014

Jacques RHÉAUME, Ph. D en sociologie,  est professeur émérite au département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal. Philosophe, psychologue et sociologue, il a réalisé plusieurs  recherches sur les relations entre les formes d’organisation du travail et la santé mentale. Il nous explique sa vision de l’identité professionnelle à travers son concept d’encyclopédie portative.


 

Tu as développé le concept de l’encyclopédie portative, peux-tu nous expliquer ce concept et en quoi il peut-être en lien avec notre identité professionnelle ?

Jacques Rhéaume. La petite encyclopédie portative est en rapport avec le savoir que chacun possède et qui peut provenir de différentes sources.

Commençons avec le savoir d’expérience : Il naît avec l’art de vivre. Dans toute expérience de la vie, on rencontre des problèmes à résoudre, ce sont les questions que nous pose la vie quotidienne. Tout cela est institué dans le savoir social. Par exemple, à travers la ville où l’on vit, on acquiert des connaissances précises telles que la connaissances des moyens pour s’y diriger, la manière de s’y comporter, etc. tout cela s’accumule, prend forme, devient du sens commun, de la culture qui évolue avec les expériences que je vis à cet endroit là avec d’autres.

Le savoir scientifique : C’est la production de connaissances quand le savoir se discipline ! Il est produit suivant une démarche méthodologique pour poser des questions et y répondre. Il s’institue en particulier dans le monde universitaire, où s’établit une hiérarchie des savoirs, Il y a le savoir astronomique, physique, les sciences humaines puis sociales.

C’est la cristallisation en objets qui fonde des disciplines.

Le savoir professionnel : c’est l’expérience spécialisée par une pratique de travail et qui prend forme dans le métier, dans une profession. Cela repose sur des objets très précis, en partant du sens commun souvent, mais en les enrichissant au fil du temps. Un agriculteur va devenir un bon agriculteur par l’expérience de l’agriculture. Plus il va pratiquer ce métier, plus il va acquérir en connaissances. S’il décide de faire une école d’agronomie par exemple, on va alors poser des mots, le savoir va se sophistiquer. L’agriculteur le savait déjà par l’expérience qu’il en avait, mais à cela s’ajoute le savoir de l’université. Plus on a du savoir scientifique, plus le savoir est reconnu et spécialisé comme par exemple en médecine.

La notion de profession, elle, est plus récente. En Amérique du Nord, auparavant, lorsqu’on parlait de métier, on était sur du manuel alors que la profession se centrait sur le registre intellectuel. Désormais, on parle indifféremment de l’un ou de l’autre. Les ordres professionnels : c’est de l’institué. C’est l’ordre de certains métiers qui s’inscrivent dans l’ordre des professions reconnues par la loi.

Le savoir esthétique : C’est l’expérience de la belle forme, du beau dans toutes ses formes. A partir de qualités artistiques intrinsèques, une personne va affiner ce savoir avec l’entraînement, l’expérience. C’est ce savoir institué qui va permettre ensuite de reconnaître socialement l’œuvre produite comme celle des petits ou grands artistes. Comme pour Van Gogh qui a travaillé sa technique, et dont le travail prendra de la valeur, surtout après sa mort d’ailleurs.

Le savoir spirituel c’est un savoir de quête de sens liée aux grandes questions existentielles que tout le monde se pose. Il échappe aux autres savoirs. « Qu’est-ce que la mort ? » Les enfants se posent ces questions très tôt, c’est déjà une pensée spirituelle et philosophique. La philosophie et surtout diverses religions vont s’établir sur cette base.

Est-ce cette somme de savoirs qui constitue l’encyclopédie portative individuelle ?

Jacques Rhéaume. Toute personne se fait une synthèse de ce qu’elle sait dans les différents domaines de savoirs. Certains registres vont être riches, d’autres plus pauvres. C’est du philosophe Sanders Peirce que vient cette image d’une « encyplopédie de référence » médiation nécessaire à la compréhension « de signe à signifié ». L’encyclopédie est le tiers qui permet de faire sens. Par exemple si quelqu’un prononce le mot « chien », ce qui permet d’interpréter ce que l’autre me dit, c’est ce que je sais déjà. Par exemple, si cette personne est un chasseur, soit il me parle du chien de son fusil, soit il me parle de son chien de chasse. Si je ne connais rien à la chasse, je ne peux imaginer que l’animal. On se comprend beaucoup en fonction de la richesse de ce que l’on sait. Selon moi, ce qui est important, dans une pratique de recherche ou d’intervention, c’est de croiser des savoirs. Ma préoccupation dans tout cela : mieux agir. A cause de ma posture dans la rencontre avec d’autres, au delà des spécificités de chacun, j’apprécie le partage des savoirs, dans le langage du sens commun qui permet d’enrichir nos encyclopédies réciproques.

Comment définis-tu ton identité professionnelle ?

Jacques Rhéaume. Du côté professionnel, mon identité est celle d’enseignant-chercheur, dominée par la pluridisciplinarité. Je suis Philosophe au départ, puis psychologue, et enfin Sociologue depuis plus de 30 ans. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus sociologue. Ce que j’aime c’est le passage d’une discipline à l’autre, le croisement des disciplines, et de l’expérience. C’est aussi la combinaison entre les métiers de chercheur, d’enseignant et de formateur. Je travaille depuis 24 ans sur la santé au travail ici au Québec. Je fais partie d’un groupe de psychodynamique du travail qui s’est inspiré des travaux de Christophe DEJOURS. Je travaille aussi avec les récits de vie en sociologie clinique, inspiré surtout des travaux de Vincent de Gaulejac. J’ai une autre action au sein d’un Centre de recherche en Santé et services sociaux . L’action se fait auprès des immigrants et des réfugiés. Cela amène des questions fondamentales avec la question des langues mais aussi de la religion ou l’éthique.

Tu es aujourd’hui professeur retraité, qu’est-ce que cela change en terme d’identité ?

Jacques Rhéaume. Je continue dans les mêmes voies. La question du statut fait partie du « soi social » qui fait référence à soi-même. Dans mon cas, il y a eu fortement l’appartenance à l’université. L’institution est porteuse de pouvoir. Mais cette dimension du pouvoir dépend de l’emploi actif. Je garde encore le statut universitaire avec le titre de professeur émérite, mais cela devient symbolique. Cela me plait bien. L’identité professionnelle de professeur émérite amène du prestige. La place sociale est importante pour moi. Ce sont nos pratiques qui nous définissent le plus : « Chercheur » ; « Praticien-chercheur ». Le savoir faire spécialisé s‘atténue avec la retraite, mais je me vois à long terme continuer à lire et à écrire, mais aussi à en parler avec d’autres. Le vie soucieuse de l’échange : cela me définit bien.

Dans le métier d’intellectuel, on peut supposer que plus le temps passe, plus on accumule de compétences. Qu’en est-il ?

Jacques Rhéaume. L’intellectuel sait articuler des connaissances. Les métiers manuels eux ont une grande capacité à aller vers le bricolage ou l’art. Le savoir intellectuel est lui bien loin de la concrétude. Lorsque l’on est à la retraite, il faut donc trouver des équivalents créateurs comme dans les pratiques artistiques. Les métiers intellectuels sont moins préparés à ces nouvelles formes de vie, à moins de les avoir développées en parallèle.


 

Jacques RHÉAUME, Ph. D en sociologie,  est professeur émérite au département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal. Philosophe, psychologue et sociologue, il a réalisé plusieurs  recherches sur les relations entre les formes d’organisation du travail et la santé mentale. Il travaille actuellement à l’analyse de pratiques d’intervention en milieu communautaire. Il fait aussi de la recherche intervention à partir des récits de vie.

Contribution aux Ouvrages :

• Pratiquer les TICE • L’individu hypermoderne • Destins politiques de la souffrance • Agir en clinique du travail • Le travail humain • VAE : Quand l’expérience se fait savoir. L’accompagnement en validation des acquis.