Juliette ALLAIS : Trouver sa place au travail

Interview  – Novembre 2014

Juliette ALLAIS est psychothérapeute, analyste trans-générationnel, formatrice et auteur. Elle a dirigé un institut de formation et de recherche en analyse transgénérationnelle (IFRAT). Nous la rencontrons aujourd’hui pour faire le le lien la recherche de soi, de son identité et la place professionnelle en partant d’un ouvrage qu’elle a co-écrit sur ce sujet.


 

Tu as co-écrit avec Didier Goutman « Trouver sa place au travail ». A partir de cet ouvrage, peux-tu nous dire en quoi comprendre son identité va aider à trouver sa place professionnelle ?

Juliette Allais. On trouvera d’autant plus facilement sa place au travail qu’on est en contact avec ce que l’on porte de plus profond et qu’on ne s’égare pas dans des projets qui ne sont pas les nôtres. Pour cela, il est nécessaire de reconnaitre nos compétences, nos désirs, nos manques, mais aussi de nous déconditionner de tout ce qui a pu nous aiguiller, pour diverses raisons, vers une aspiration ou un projet qui ne nous correspond pas vraiment. La question essentielle est de ne pas trahir son propre désir, et pour cela, il convient de le reconnaître et de le soutenir.

Dans le même temps, il reste néanmoins indispensable de prendre aussi en compte les logiques du monde extérieur et de la sphère professionnelle. On pourrait se dire qu’il suffit d’identifier son désir pour trouver sa place, mais en réalité, il nous faudra toujours le loger dans le monde tel qu’il est et dans la réalité concrète d’aujourd’hui.

Comment part-on en quête de son désir ?

Juliette Allais.  La première étape est de faire le bilan de toutes les expériences qui nous ont rendu heureux, notamment au travail, mais pas seulement : qu’est-ce qui nous fait « vibrer » ? Quels sont les facteurs ou les conditions qui favorisent notre réussite ? Comment les remettre en place dans le futur ? Sur quoi devons-nous, pouvons-nous nous appuyer pour mener à bien ce qui a de l’importance pour nous ?

Cette exploration va beaucoup dépendre de notre capacité à entrer en contact avec notre monde intérieur : comment nous relions-nous à nos différentes facettes, à nos besoins, à nos fonctionnements ? Certaines personnes entretiennent avec elles-mêmes une relation de proximité et « d’intimité » avec leur intériorité ; pour d’autres, cette réflexion va être plus compliquée à mettre en place. Dans ce cas, se faire aider par un tiers est utile pour mettre en place des grilles de questionnement qui aideront à progresser.

Lorsqu’on est au clair avec ce qui nous anime, comment favoriser ensuite le déconditionnement dont tu parles ?

Juliette Allais.  Il peut y avoir de multiples facteurs qui entravent notre déploiement. Par exemple, Il peut être nécessaire de se déconditionner de scénarios familiaux, de ne plus s’identifier à des trajectoires d’échec vécues avant nous ou de quitter des conceptions de la vie héritées qui peuvent être limitantes. Il n’est pas rare de voir des personnes lancées dans quelque chose qui les motive se retrouver freinées par un mouvement inverse comme si une partie de la famille venait les tirer vers l’arrière en instillant dans leur psyché des petits messages lancinants : « Tu n’y arriveras pas, personne n’a jamais fait cela dans la famille », etc. Ce discours négatif est parfois très enraciné, et plus particulièrement chez les femmes. C’est le fameux Animus négatif  – que Jung a conceptualisé comme la part masculine inconsciente de la femme – qui est à l’œuvre chaque fois qu’il s’agit pour elle de prendre sa place dans le monde. C’est de là que la femme se construit, réfléchit, organise et déploie son mouvement vers l’extérieur. Selon la relation que nous entretenons avec lui, l’Animus va nous soutenir ou au contraire générer des scénarios d’échec et engendrer autocritique, frustration, dévalorisation et doute de soi.

Les femmes qui viennent travailler avec moi sont toutes différentes mais chacune d’entre elles est aux prises avec cette question du masculin qui, à son tour, est toujours reliée aussi à la relation père-fille et à tout ce qui s’est joué là dans les générations précédentes. C’est donc un vrai défi pour les femmes aujourd’hui que de se réconcilier avec leur part masculine et de la transformer en potentiel d’accomplissement.

Entrer en contact avec le monde avec assertivité et sans agressivité suppose d’avoir fait un certain « nettoyage » : il faut être capable de parler en son nom, de ne plus être dépendante, d’assumer son pouvoir. Il est nécessaire de donner de la valeur à ce que l’on pense, à nos dons et talents, et pour ce faire, ils doivent avoir été reconnus. Je vois cela comme un ensemble de choses qui doivent être bien ancrées, au « bon endroit ». Si c’est le cas, l’ensemble tient. Mais si il y a la moindre hésitation ou fragilité, il sera plus difficile de tenir debout. Et ce qui s’est passé, ainsi que la manière dont cela nous est transmis, va avoir des répercussions sur notre capacité à nous positionner dans le réel de façon juste et à soutenir notre désir.

Si on se sent bien dans notre métier, savoir si cela vient de notre désir ou de celui de quelqu’un d’autre, est-ce réellement si important ?

Juliette Allais. Ça ne l’est que lorsqu’il y a de la frustration dans la durée, de l’ennui, ou des conflits récurrents. Dans toutes ces situations, il faut se demander ce que l’on pourrait faire d’autre et si on n’a pas fait ce choix professionnel pour de mauvaises raisons ou pour des raisons qui ne sont plus d’actualité. Parfois, on a simplement besoin de changer de trajectoire. L’époque actuelle nous amène souvent à ne pas rester dans le même métier toute notre vie. Cette mobilité nous oblige à des questionnements qui n’avaient pas lieu par le passé. On peut désormais se les autoriser et se dire  que ce n’est pas grave de changer de travail. Même l’échec est toujours une possibilité d’aller vers quelque chose qui sera plus en cohérence avec ce que l’on porte. La seule nécessité est de mettre en place un questionnement lucide et du discernement sur ce que l’on est en train de vivre et le sens que cela peut avoir.

Est-ce utile de se poser toutes ces questions si tout va bien au travail ? N’est-ce pas au contraire dangereux ?

Juliette Allais. Non, il est toujours bon de se poser des questions : cela permet de savoir vraiment pourquoi on est à cette place là et peut aussi renforcer l’envie d’y rester ! Je pense réellement qu’un questionnement simple et ouvert est utile s’il ne devient pas une obsession. Dans le monde actuel, nous sommes face à beaucoup d’incertitude, ce qui peut amener à se demander si ce que l’on fait est juste ou si l’on va pouvoir continuer à le faire longtemps. Le monde est devenu plus précaire. Au fond, plus on est au clair avec ces questions et plus cela peut nous permettre de rebondir en cas de changement. Il y a également des tournants dans la vie où l’on a tout simplement envie de passer à autre chose sans pour autant passer par une crise, pour élargir notre univers, aller plus loin ou prendre une nouvelle direction. Il est donc important de toujours rester ouvert à ce qui peut se présenter.

Lorsque nous avons écrit ce livre avec Didier Goutman, nous avons souvent entendu qu’il valait mieux rester où l’on est en temps de crise. Pourtant, nous pensons que trouver sa place c’est prendre le risque de s’autoriser à rêver et à soutenir ce désir quelque soit l’environnement extérieur – ce qui ne veut pas dire l’ignorer ou ne pas en tenir compte. Une crise n’arrête jamais une personne profondément motivée qui prend le pari d’aller vers la vie.


Les publications de Juliette Allais :

Son site internet : http://www.analyse-transgenerationnelle.com/