Clarisse Lecomte : la construction de soi dans les groupes de travail

Interview  – Janvier 2015

Clarisse LECOMTE  est Maître de conférences associé au Laboratoire de Changement Social de l’UFR de sciences sociales à l’université Paris VII Denis Diderot et intervenante psychosociologue au Centre ESTA. Membre du CIRFIP, Centre International de Recherche de Formation et d’Intervention Psychosociologiques, depuis 2003 elle est élue au CA depuis 2013.

Les publications de Clarisse Lecomte se trouvent en fin d’article.


Comment t’es tu orientée vers la psychosociologie ?

Clarisse Lecomte. Ce sont beaucoup d’obstacles, d’empêchements, d’inhibitions, et au fond beaucoup de négatif, qui sont pour moi à l’origine du choix de la Psychosociologie, sans que je puisse le savoir au départ.

Cette discipline se présente en effet comme une possibilité de traiter du négatif en soi tout en ne renvoyant pas tout à la problématique individuelle de chacun. C’était une perspective très enthousiasmante que j’ai découverte au début de mes études de psychologie, où malgré les difficultés d’être étudiante dans une grande promotion, d’être jeune, de ne pas être très à l’aise dans les relations à autrui, le travail de groupe a tout de suite été pour moi une vraie perspective de développement. Le travail de la difficulté d’être avec les autres pouvait se faire précisément avec les autres dans un dispositif sécurisant. Tout cela pour mentionner que le travail de groupe n’est pas fait que pour ceux qui sont à l’aise en groupe !

Quels sont les éléments de sécurisation qui te semblent essentiels dans un travail de groupe ?

Clarisse Lecomte. C’est justement d’avoir un objectif de travail. Je fais le lien avec le modèle de l’activité dirigée d’Yves Clot qui comprend trois axes : production de soi, production sociale et production d’objets. Cette triangulation permet la construction de soi.

Qu’est-ce qui, selon toi, différencie construction de soi et identité ?

Clarisse Lecomte. J’ai toujours été à la fois mal à l’aise et attirée par le concept d’identité. On tourne autour, et le terme même est toujours questionné dans l’oscillation entre permanence et changement, stabilité et variation. Mais il y aurait un point de départ, une visée, et une trajectoire dont on pourrait rendre compte. L’identité serait patiemment construite et on pourrait regarder en arrière, on y trouverait de la cohérence. Éclairer le moment présent, ce que l’on est, ce que l’on fait, en en trouvant les causes dans des ingrédients du passé, des coordonnées sociologiques d’origine etc. m’a toujours semblé un peu vain.

Dans le monde où nous vivons « » doit être « »  éventuellement « A’ ». Certes il y a alors passage d’un état à un autre, mais il y a toujours du « A » dans « A’ ».  Alors que lorsqu’il y a passage de « » vers « », il y a une altération, et c’est précisément cela qui m’intéresse. Il me semble que la construction de soi c’est justement de devenir autre, c’est à dire faire de la place à l’altérité en soi par le truchement des autres. Les relations, multipliées dans un groupe, sont alors le soutien de la subjectivation. La subjectivation : c’est faire de la place à l’autre, pas seulement dans le sens d’un autre réel mais à l’altérité en soi, constitutive de l’humain et du vivant. C’est la raison pour laquelle cela ne m’intéresse pas tellement de me reconnaître dans des éléments du passé. Au contraire, ce qui m’intéresse c’est de ne pas pouvoir me reconnaître, d’être surprise ! En tout cas si cette découverte se déroule ou peut être reprise dans un cadre de travail sécurisant, en formation, en analyse etc. Je dois préciser que cette conception de l’identité s’appuie sur l’hypothèse de l’inconscient sinon il est difficile de me suivre. Je ne découvre quelque chose de la façon dont j’ai vécue mon histoire que dans la mesure où des éléments sont insus, méconnus et cela suppose un processus d’oubli que les psychanalystes appellent le refoulement. Si ces éléments ont subi ce traitement c’est qu’ils ne pouvaient pas être supportés par le sujet en particulier aux différents moments de la socialisation précoce.

Comment animes-tu les groupes de travail notamment lorsqu’il y a un travail sur l’histoire ?

Clarisse Lecomte. Se raconter notre histoire et la prendre comme une matière à construire ensemble, avec les conflits du groupe ou de l’institution : c’est passionnant ! On est alors à l’écoute de l’institution à travers les voix des acteurs qui vont traverser plusieurs niveaux. J. Ardoino a conceptualisé une grille de compréhension de ces différents niveaux : individuel, relationnel, groupal, organisationnel, institutionnel et sociétal. Je m’intéresse à la parole subjective qui aborde ces différents niveaux là.

Il y a une intériorisation de l’intrication psychosociale, de ce que j’appelle pour moi le nouage psychosocial. Cela fait plus de 20 ans que j’ai fait le choix de la psychosociologie mais pour saisir cette intrication je fais depuis tout ce temps un travail d’élaboration théorique et clinique : par la lecture, l’écriture, la recherche, la supervision, la formation, l’intervention, l’analyse des pratiques, les groupes de supervision et le travail analytique. Cela s’intériorise petit à petit à condition d’avoir des espaces d’élaboration collectifs et d’écrire !

Ce qui se passe in situ avec les groupes en situation d’intervention est en revanche assez mystérieux : c’est ça la posture clinique. Sur un plan cognitif, c’est très associatif. C’est étonnant comme soudainement la pensée prend corps et devient consistante, enfle, prend sens. Il y a beaucoup de jubilation à penser dans ces situations là, à partir de ce qui va arriver qu’on ne sait pas qui va arriver, à trouver des liens, à les adresser ou pas, à les faire connaître ou pas.

C’est également un apprentissage passionnant de ce qui peut se dire, ne pas se dire, et pourquoi. Il importe de trouver les liens mais aussi la justesse de la posture par rapport à ce qu’on est en train de faire. Là, ma préoccupation va à accompagner l’autre dans sa construction. D’essayer d’entendre avec quel mystère l’autre se débat. Il ne s’agit pas de lever le coin d’un voile pour une interprétation explicative, mais de donner comme une sorte d’ouverture. Il s’agit d’ouvrir un petit passage pour laisser passer de la chaleur, de la vapeur et décompresser quelque chose pour amener de l’air dans le système afin que l’énergie continue à circuler.

Nous venons de regarder les dispositifs de groupe du côté de l’intervenant. Si nous nous penchons du côté des participants, qu’est-ce que cela permet sur le plan de la construction de soi ?

Clarisse Lecomte. Individuellement, pour les personnes, ce sont des effets d’élargissement, des effets de relance de l’élaboration lorsqu’il y a des tensions ou des blocages. Ce sont des effets de pensée, de soulagement du fait que le sens ne soit pas arrêté. Lorsque nous ne sommes plus en quête de sens, notre développement s’arrête. Des dispositifs sont nécessaires pour relancer la pensée. La formation en est un en particulier.

Ces dispositifs permettent d’appréhender différemment une situation, on réinvestit quelque chose, son objet de pensée, le groupe dont on fait partie, son équipe de travail quand on est un peu arrêté dans la collaboration. Oui, j’y trouve des effets puissants qui relèvent d’abord des processus de pensée, des effets de liens dans les groupes et le sentiment que la co-construction n’est pas un vain mot. Tout le monde aspire à co-construire, mais est-ce l’addition des points de vue, des contributions ou est-ce le fait qu’on ait vraiment pensé à plusieurs ? Avec ces dispositifs on pense réellement à plusieurs. Nous sommes en présence de notre groupalité interne et par conséquent de notre capacité à penser. C’est une conception avec laquelle on peut ne pas être d’accord, mais la pensée relève comme tous les processus psychiques d’une pluralité de personnes psychiques en soi, d’une groupalité interne. Nous sommes le fruit de notre roman familial, des groupes traversés. Notre socialisation nous met en dialogue intérieur avec « d’autres autres » non présents qui vont s’incarner dans les autres présents ou plutôt dans les relations que nous avons avec eux.

Le groupe est vecteur de subjectivité et aide à la construction de soi. Je suis donc aussi dans l’histoire de l’identité sur ce point même si je le formule différemment.

Dans l’identité il y a selon moi la notion de finitude et d’achèvement, on va finir par s’achever dans les deux sens du terme ! Dans la construction potentiellement infinie c’est le développement qui m’intéresse et sa dynamique.

 


voici une liste non exhaustive des travaux de Clarisse Lecomte

Publications  :