Jean-Philippe Bouilloud : que recherche le chercheur ?

Interview : Juin 2015

Jean-Philippe BOUILLOUD est chercheur et professeur au département Stratégie, Hommes et Organisation à l’ESCP. Diplômé de HEC, Docteur en Sociologie, membre du Laboratoire de Changement Social (Paris VII), il co-dirige le Centre d’Etudes et de Recherches Sociologiques d’ESCP Europe, et participe à plusieurs revues scientifiques et sociétés savantes (SFHSH, AIS, AISLF, CS).

Vous retrouverez ses publications en fin d’article.


Que pouvez-vous nous dire des spécificités de l’identité du métier de chercheur ?

Jean-Philippe Bouilloud. L’identité du chercheur est liée à sa production intellectuelle. Son « métier », c’est de produire des idées, des concepts, etc. Ensuite, ces productions sont acceptées, donnent lieu à des débats, ou au contraire mettent du temps à être reçus, voire sont délaissées sur le marché de la connaissance.

Pour le chercheur, il y a également une dimension narcissique dans son attente de reconnaissance. Tous les chercheurs veulent de la reconnaissance lorsqu’ils veulent être publiés dans les bons endroits, chez des éditeurs prestigieux, dans des revues renommées etc. ; il est essentiel d’être lu. Il y a un désir éperdu de reconnaissance dans la recherche, « éperdu » parce qu’il n’y en a jamais assez… J’ai une expérience où l’on avait pris un verre avec un grand sociologue français et Vincent de Gaulejac. Ce sociologue, un des plus connus en France, disait « Je manque de reconnaissance tout de même, en France…», et on s’était dit avec Vincent, si lui n’a pas assez de reconnaissance, c’est que l’on n’en a jamais assez. Cela m’a fait beaucoup réfléchir : tel Sisyphe, le chercheur pousse son rocher de désir de reconnaissance qui retombe toujours.

Et alors, faut-il croire le chercheur heureux ?

Jean-Philippe Bouilloud. Pour reprendre la conclusion d’Albert Camus, je pense qu’il y a un vrai plaisir de la recherche, de l’excitation même ! Cela n’a jamais été tellement exploré, mais le contexte économique des chercheurs et leur position statutaire se sont dégradés depuis 50 ans, surtout en université. Mon hypothèse est que ce qui fait tenir c’est la rétribution d’ordre narcissique, la reconnaissance, et aussi le plaisir de la recherche, lié à une création. C’est une forme de rétribution que l’on retrouve plus difficilement dans l’entreprise, si ce n’est à travers la start-up que l’on crée.

La recherche est aussi un « métier », ce n’est pas seulement une « vocation grandiose » telle que certains le pensent, qui en parlent comme si c’était un engagement religieux, dans un contexte merveilleux. Non, c’est un métier, on gagne sa vie, on fait des choix, on va travailler ici ou ailleurs, on change d’orientation. Certains travaux montrent que le chercheur est aussi un entrepreneur : il a ses équipes, son laboratoire, il se bat pour obtenir des financements, pour paraître dans des revues, pour être président ici ou là.

Le chercheur peut-il apporter aux entreprises une lecture plus aisée de la complexité organisationnelle ?

Jean-Philippe Bouilloud. Je pense que la complexité est un point négligé de la sociologie du travail et des problèmes d’identité au travail. Les entreprises se sont complexifiées sans s’en apercevoir. Les managers sont dans des environnements beaucoup moins lisibles qu’auparavant. Eux-mêmes ne s’en sont pas aperçus car la montée de la complexité se fait petit à petit, et à un moment donné, les situations sont devenues difficilement gérables.

Il peut alors exister la tentation de chercher des solutions simples, voire toutes faites, qui n’exigent pas trop de réflexion. Les univers de la gestion ou de la sociologie des organisations sont tiraillées : des recherches existent sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire, et en même temps, rien ne vaut l’analyse in situ  de la situation à laquelle l’individu est confronté. Entre l’idée de faire référence à ce qui a déjà été vu, écrit, pensé, et le nécessaire besoin clinique de penser la situation dans sa singularité, il peut exister une hésitation. Il y a des moments ou les managers ou les organisations préfèrent du « déjà tout pensé » parce que c’est rassurant, cela vient de l’extérieur. D’autres moments autorisent la réflexion. Une majorité de dirigeants et collaborateurs sont pris dans une surcharge cognitive qui ne leur permet plus de penser. C’est aussi prendre un risque que d’imaginer seul des solutions. C’est pour cela que l’approche clinique en sociologie du travail et des organisations est intéressante.

Comment les entreprises comprennent aujourd’hui la notion de clinique ?

Jean-Philippe Bouilloud. Elles ne l’entendent pas ! Pour 95% des personnes en entreprise, la clinique renvoie à un établissement de soin ou à une pratique médicale. Le terme n’est pas facile car a travers son origine médicale, il suscite l’idée d’une organisation malade. La métaphore est des ce point assez négative. Lorsqu’un clinicien intervient, ce n’est pas parce que l’entreprise recherche un clinicien mais parce que ceux qui le mandatent pensent que sa manière de faire est capable de résoudre leur problème. Le cas échéant on peut leur dire que cela s’appelle de la clinique. Au final, ce qu’ils ont c’est un problème et c’est cela qui est central.

Comment le chercheur peut-il aider à changer le monde ?

Jean-Philippe Bouilloud. Georges Balandier a une très jolie expression qui dit : « Il ne suffit pas de vouloir changer le monde, encore faut-il le comprendre. Savoir c’est déjà faire. » Je suis en accord avec cette phrase : lorsque nous savons, nous transmettons quelque chose de différent aux autres, aux étudiants, ou aux professionnels à travers les interventions que nous menons. En transmettant on participe à changer, modestement, mais on change des choses. Ce sont des micro changements, mais je ne suis pas dans l’optique d’un acteur magique qui changerait le monde à lui seul. Et c’est préférable, au reste, car si chacun pouvait changer tout le monde à lui tout seul, la vie sociale et l’ordre de la société seraient impossibles, puisqu’on serait dans une espèce d’effervescence permanente. Mais les choses changent, les évolutions des engagements en témoignent.

Mais il ne faut pas être dupes de ses propres engagements, car nous n’avons pas toujours la capacité de comprendre ce que nous vivons : Châteaubriand écrivait ainsi que « La révolution était déjà finie lorsqu’elle éclata ». Parce qu’elle était l’aboutissement d’un processus sous-jacent, inapparent. Et lorsque l’aboutissement arrive c’est quelquefois la fin du processus, que l’on ne réalise pas encore, et non pas seulement le début de quelque chose.

Pour terminer, je dirai que l’identité du chercheur est aussi dans les lieux de son plaisir et non pas seulement dans sa production intellectuelle. Et le plaisir de la recherche peut aussi être plaisir de pouvoir, d’investigation, de pédagogie, d’encadrement et finalement ça aussi c’est une partie non dite car on ne s’autorise pas à parler du plaisir. Pourtant, là où est le plaisir est une partie de l’identité.


Voici quelques publications de Jean-Philippe Bouilloud :

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