Les entreprises libérées : est-ce vraiment une nouvelle voie ?

De très nombreux témoignages enthousiastes se font entendre sur « L’entreprise libérée ». Que ce soit à travers les média où elle est présentée sans aucune critique tel que dans «Le bonheur au travail » (diffusé en mars 2015 sur Arte), ou chez les cadres que nous rencontrons, ce concept serait le nouvel Eldorado de l’entreprise. Pourquoi ?

Que prône l’entreprise libérée ?

Le modèle cultive l’autonomie et la responsabilité des acteurs tout en bousculant les images représentant l’autorité. Voici une vidéo illustrant le concept. (Notons tout de même que cette vidéo de l’agence Possum interactive est réalisée avec le concours d’Isaac Getz, promoteur du concept).

 

Comment ne pas vouloir adhérer à ces principes ? Cela paraît être du bon sens non ? Mis à part quelques exceptions, qui s’opposerait à :

  • L’abandon des contrôles permanents
  • L’établissement de relations de confiance avec les salariés
  • L’allégement de la structure hiérarchique
  • La conception de l’organisation de travail comme espace de collaboration
  • La responsabilisation des salariés
  • La promotion du bien-être au travail
  • L’humilité et le travail sur l’égo pour la direction de l’entreprise

 

A quel besoin répond l’entreprise libérée ?

Pour l’entreprise, noyée dans un monde sans frontières, la concurrence s’est intensifiée. Pour réussir ses nouveaux défis, elle doit s’appuyer sur des salariés motivés et impliqués. La soumission n’étant plus acceptée socialement, ce sera par le truchement du management de la motivation que l’engagement des salariés sera attendu, et si possible : l’engagement devra être total.

Pour les salariés, notre époque ne demande plus d’obéir mais au contraire de s’accomplir en tant qu’ « individu »:  nous nous devons d’être les créateurs de notre propre histoire. La règle et l’obéissance sont remplacées par les idéaux et la quête d’une image positive de nous-mêmes. Nous savons que cette quête peut permettre le dépassement de soi, mais poussée à l’excès peut amener à l’épuisement et la dépression lorsque le sentiment de réussite n’est plus au rendez-vous.

Le management et les services support sont-ils vraiment inutiles ?

Dans les entreprises libérées, la structure hiérarchique coordonne l’action mais ne prend pas les décisions. Centrés sur l’objectif et non sur la manière de l’atteindre, ce sont les salariés qui se centrent sur le « Comment faire ». Ce type de modèle promeut les structures plates, anti-modèle du système français extrêmement hiérarchisé. Les services supports ainsi que le management sont honnis car ils ne représentent que des centres de coût.

Pour autant, une entreprise sans managers ne deviendra pas de facto un lieu où ne s’exercera plus le pouvoir : il changera juste de mains. Imaginons-nous vraiment que les managers et les fonctions supports soient inutiles ? Sans responsables clairement identifiés, comment se régulent les inévitables conflits et jeux d’acteurs ? Et si le management et l’expertise deviennent inutiles : quelle progression de carrière offre t’on aux salariés ?

D’où vient ce concept ?

L’émergence de ce modèle ne doit rien au hasard et n’est pas nouveau. Ses bases reposent sur quelques grands courants que l’on retrouve mixés :

  • les entreprises « dites utopiques »
  • l’École des Relations Humaines
  • les travaux de psychosociologues sur la vie des groupes
  • les théories managériales des années 90
  • des théories systémiques de prise de décision telles que la Sociocratie et l’Holacratie
Pourquoi le concept plaît autant ?

L’imaginaire des cadres d’entreprises, coincé dans des logiques purement gestionnaires, est prêt pour le ré-enchantement. Le concept répond à une demande sociale : transformer le découragement en nouvelle croyance, annonce un monde idéal.

L’entreprise libérée : panacée contre les maux de l’organisation du travail ?

Le concept relève du fabuleux en mettant en scène des récits de transformations d’entreprises s’approchant du miracle. Pierre Nassif écrit dans un article «Ces entreprises sont des success stories aux résultats époustouflants : prospérité, croissance et bonheur au travail résultent de la suppression du fonctionnement hiérarchique. » ou tel chez HCL Technologies  « Dans un pays où les règles du droit du travail sont régulièrement bafouées, l’ancien chef d’entreprise indien Vineet Nayar fait figure précurseur en ayant décidé de mettre le bonheur de ses employés au cœur de la stratégie d’entreprise ».

Comme l’écrit  JC Casalegno dans son excellent article sur ce sujet : Lire ici, Roland Barthes parlerait ici de « mythologie », car il ne s’agit pas de « fiction ». Le récit s’appuie sur des faits, du réel, cependant celui-ci est « ré-enchanté ». L’histoire décrit des faits (le signifié), chargé de significations (le signifiant).

Alors, est-ce un énième nouveau concept révolutionnaire qui préfigure la sortie d’un temps de crise de foi en l’entreprise ou y a t’il encore une place possible pour un management soucieux des équipes, de leur charge de travail et du temps nécessaire à la réalisation d’un travail de qualité ?